Libre adaptation du célèbre poème de Victor Hugo par Si Kadour Ben Nitram.
Lorsque, avec ses enfants nourris de cacahouètes,
Ecervelé, livide, au milieu d’La Goulette,
Cohen se fut enfui du Palais Boulakïa,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva,
Au bas d’une rotonde sentant l’kebda et l’ôsbène ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couçons-nous sur la plaze et dormons ! »
Cohen ne dormant pas, songeait à Salomon,
Il pensait à cette traite tirée sur lui, à 90 jours,
Pour une somme d’argent, prêtée pour Kippour,
Qu’il avait laissé protester à l’écéance, sans hésitation,
Et dont Sloumou, sur le coup, était mort d’émotion !
Alors, ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres.
« Ya Doubaï ! Ya Doubaï *! J’suis trop prêt ! » Dit-il en tremblant.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme grasse
Il se remit à fuir sinistre dans l’espace.
« Levez-vous, Sloumou, Zacob, Braïtou*… Taïta… »
« Partons vite… regardez… l’Aïn-Menzouz * est là ! »
Il marcha tout le jour, marcha toute la nuit,
Il allait muet, pâle et frémissant aux bruits
Que font les savates traînant sur la grève…
Khaoueff…* sans regarder derrière lui, sans trêve…
Sans repos, bless sommeil, le ventre torturé
D’une fringale de bricks et de merguez grillés.
A force de marcher, il atteignit Dermech,
« Arrêtons-nous, dit-il, comme asile, ouni khir ma temmech !*
Restons-y, nous avons, ouras robbi *, mis l’espace,
Entre nous et ce grand œil tout fartasse ! * »
Et comme il s’asseyait, il vit là-bas, mesquine *
L’œil à la même place, au d’ssus d’Bou-Kornine…
Alors il tressaillit en proie au noir frisson
Sentant l’couraze filer dans son pantalon.
« Cachez moi ! », cria-t-il et, le doigt fourré dans l’nez,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul apeuré.
Cohen dit à Zacob, « Mon fils, brass bouk… écoute…
Toi, qui mieux que personne prépares l’adam’ khout,
Etends par là le linge le plus grand,
Celui qui fait au ciel un mur zéant !... »
On enleva l’sarrouel d’Kouka, la tante,
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et quand on l’eut fixée avec des pierres grosses
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Sarah, la gosse,
Sarah, sa fille chérie, aussi douce que le miel ;
Et Cohen répondit : « Je vois cet œil mazel ! * »
Sloumou, type de ceux qui passent dans les quartiers,
Criant : « Robba vecchia !... chands d’bouteil’ *… Vieux souliers ! »
Dit : « Cohen, ze saurai bien construire une barrière,
Quelque chose de grand…pour te mettre derrière ! »
Il fît un mur de palmes, comme dans les cabanes,
Et Cohen dit : « Y m’regarde encore ce tahane ! * »
Moumou, le Sportif, membre de la Q.C.P.T.,
Dit : « Esmâ *, il faut faire… en ciment armé,
Une maison, épaisse comme celle de Krief,
Avec une porte kh’sina*, fermant à clef.
Alors Kiki, forzeron de Souk-en-N’has *,
Construisit, aidé de Braïtou et de Binhas,
Une tour en ciment et tôle galvanisée,
Sans fenêtre, ceï*…avec une porte d’entrée.
Et pendant qu’ils travaillaient, les femmes, les enfants,
Faisaient mezzi ou zeï…* et pour passer le temps…
Croquaient zgougou, bnina, bistaches et glibettes…*
Laissant l’aïeul traqué comme une bête,
Impatient de pouvoir être enfin, en lieu sûr.
Alors, on grava sur les quatre murs :
« Défense… même à Rebbi d’entrer ! »
Et quand ils finirent de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre, en une tour de pierre.
Et lui restait toujours froussard. « Ô mon père
L’œil a-t-il disparu ? » Dit en tremblant Taïta.
Et Cohen répondit : « Ceï…Il est toujours là ! »
Alors il dit : « Ze veux habiter sous la terre…
Comme les morts…dans l’cimetière.
N’em’ chou* pour le Borzel *… terre de nos aïeux,
Là rien ne me verra plus…khir *…je serai mieux. »
On se mit donc en route pour le Borzel,
Cohen en tête, suivi de Taïta, de Rachel,
De Sloumou, Zacob, Braïtou, Moumou,
De Kiki, Sarah, Gaigou, Bissi, Bisnaïnou…
On fit donc une fosse, et Cohen dit : « C’est bien !
Ouni ma tamass * : ze ne verrai plus rien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il fut assis sur sa saise, dans l’ombre…
Et qu’on eut, sur son front, fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe… et regardait Cohen !
Glossaire.
Ya Doubaï * : Mon D-ieu. Pour ne pas Ya A-donaï et dire le nom du Seigneur en dehors des prières.
Sloumou, Zacob, Braïtou, Sloumou, Zacob, Braïtou, Moumou, Kiki, Sarah, Gaigou, Bissi, Bisnaïnou… * : Dérivés de Salomon, Jacob, Albert. etc.
L’Aïn-Menzouz * : Un œil de deux.
Khaoueff…* : Peureux.
Ouni khir ma temmech * : Il n’y a pas mieux que cet emplacement.
Ouras robbi * : Pardieu !
Fartasse * : Littéralement la signification est : chauve. Sans doute le mot a été choisi pour la rime.
Mesquine * Le pauvre, le malheureux.
Brass bouk * : Sur la vie de ton père.
L’adam’ khout * : La boutargue.
L’sarrouel * : Pantalons bouffants, saroual.
Mazel * : Chance, dans ce texte malchance.
… chands d’bouteil’* : Marchand de bouteilles ?
Tahane : * Littéralement cocu, si on peut traiter un œil de cocu.
Esmâ ! * : Ecoute !
Kh’sina* : Epaisse.
Souk-en-N’has * : Le souk des forgerons.
Ceï*… : Rien…
Mezzi ou zeï…* : Va et vient.
Zgougou, bnina, bistaches et glibettes…* : Graines de pin, pistaches et pépins de tournesol. Je ne vois pas le sens de bnina.
N’em’ chou* : Nous allons.
Le Borzel* : Cimetière Juif à Tunis.
Khir * : Il vaut mieux.
Ouni ma tamass * : Il n’y a rien à faire, ici je ne verrai plus rien ! »
Merci à Guy Travère qui a inséré ce sketch dans La Diaspora Sfaxienne 1999.
Edité dans le Forum Sfaxien, avec l’autorisation de La Diaspora Sfaxienne.